Et si prendre soin de notre intériorité était aussi une façon de prendre soin du monde ?

Femme méditant dans la nature – prendre soin de soi et de son intériorité

Cet été, quelque chose s’est déplacé en moi.

Il y avait d’un côté ce qui se passait dans le monde, et de l’autre, ce qui était en train de se passer en moi. Deux réalités qui, parfois, me semblaient presque contradictoires.

J’ai traversé un été assez particulier, marqué par beaucoup de choses qui m’ont profondément questionnée : les incendies, les bouleversements politiques, les conflits qui continuent de faire des victimes, les injustices, les inquiétudes liées au climat et à l’avenir de notre planète. Je ne regarde pas la télévision, n’écoute pas la radio et fais depuis longtemps attention à ne pas m’exposer inutilement aux informations anxiogènes. Et pourtant, malgré cette volonté de préserver mon espace intérieur, j’ai été exposée, comme beaucoup d’entre nous, à un flot continu d’informations, d’images et de nouvelles souvent difficiles à recevoir. Il y avait cette sensation que le monde était traversé par de profondes tensions, et qu’il était difficile de rester indifférente à ce qui se jouait autour de nous.

Et pourtant, dans le même temps, quelque chose de très vivant était en train de renaître en moi.

Après une période personnelle particulièrement éprouvante suite à une séparation amoureuse,  j’ai retrouvé peu à peu le goût des choses simples. L’envie de rire, de danser, de créer, de partager, de sortir, de rencontrer, de profiter de la vie. J’ai retrouvé une forme de légèreté que je pensais avoir perdue. Et cette joie retrouvée était profondément réelle.

Alors une question s’est mise à me traverser : comment continuer à être joyeuse lorsque tant de choses, autour de nous, nous inquiètent ? Comment profiter de la vie lorsque d’autres êtres vivants souffrent ? Peut-on réellement se sentir bien, rire, danser, aimer, créer, alors que le monde semble traversé par autant de violence et d’incertitude ?

Pendant longtemps, j’ai cru, comme beaucoup de personnes sensibles à ce qui se passe autour d’elles, qu’il fallait rester informée pour rester consciente. Que détourner le regard risquait de devenir une forme d’indifférence. Mais je suis convaincue aujourd’hui qu’être consciente de ce qui se passe dans le monde ne signifie pas nécessairement tout laisser entrer en soi.

Rester consciente sans se laisser envahir

Nous vivons dans une époque où il est devenu presque impossible de ne pas savoir.

En quelques secondes, nous pouvons être informés d’une catastrophe qui se produit à l’autre bout du monde, voir les images d’une guerre, découvrir une nouvelle inquiétante sur le climat ou assister, à travers nos écrans, à des événements politiques qui nous touchent parfois directement. L’information est devenue permanente, immédiate et disponible partout. Elle nous accompagne au réveil, dans nos transports, pendant nos repas, avant de dormir.

Cette possibilité d’être informés est évidemment précieuse. Je ne crois pas qu’il s’agisse de se couper du monde, de fermer les yeux sur ce qui nous dérange ou de chercher à vivre dans une bulle protégée de toute réalité extérieure. Il me semble au contraire important de rester reliée à ce qui se passe, de comprendre le monde dans lequel nous vivons et de ne pas nous détourner de ce qui nous concerne collectivement.

Mais il existe peut-être une différence entre être informée et être constamment exposée.

Une information peut nous permettre de comprendre, de réfléchir, de choisir, d’agir. Mais lorsqu’elle devient un flux incessant d’images, de peur, de colère et d’impuissance, elle peut aussi finir par occuper une place considérable dans notre espace intérieur.

Et c’est là que la question de notre intériorité devient, à mes yeux, essentielle.

Parce que ce qui se passe en nous n’est pas sans conséquence sur la manière dont nous rencontrons le monde. Notre état intérieur influence notre manière de parler aux autres, d’aimer, d’éduquer, de travailler, de prendre des décisions, de nous engager, de réagir à ce qui nous arrive. Lorsque nous sommes constamment traversés par la peur ou la colère, notre regard sur le monde n’est pas le même que lorsque nous sommes davantage ancrés, présents et disponibles.

Cela ne signifie évidemment pas que nous sommes individuellement responsables de ce qui se passe dans le monde. Nous ne pouvons pas empêcher une guerre simplement parce que nous avons travaillé sur nous-mêmes, pas plus que nous ne pouvons arrêter un incendie en cultivant la paix intérieure.

Mais nous avons peut-être une responsabilité plus proche, plus humble et plus concrète : celle de ce que nous faisons de ce qui nous traverse, et de ce que nous choisissons ensuite de remettre dans le monde.

Prendre soin de soi n’est pas se détourner du monde

C’est aussi pour cela que je crois de plus en plus profondément que prendre soin de soi n’est pas un acte égoïste.

Je ne parle pas ici de cette injonction permanente au bien-être qui nous pousse parfois à faire toujours davantage : mieux manger, mieux dormir, méditer, faire du sport, prendre du temps pour soi, optimiser notre énergie… Même le « prendre soin de soi » peut finir par devenir une nouvelle forme de performance lorsque nous avons l’impression qu’il faudrait encore réussir à être une meilleure version de nous-mêmes.

Pour moi, prendre soin de soi est quelque chose de beaucoup plus simple.

C’est parfois accepter de ralentir. Écouter ce qui se passe réellement en nous. Reconnaître que nous sommes fatiguées. Nous accorder du silence. Sortir dans la nature. Dormir davantage. Pleurer lorsqu’une émotion a besoin d’être traversée. Nous entourer de personnes auprès desquelles nous pouvons être pleinement nous-mêmes. Retrouver ce qui nous met en joie. Et parfois simplement nous demander : de quoi ai-je besoin aujourd’hui ?

J’ai moi-même compris cela d’une manière très concrète au cours des derniers mois. Il y a des périodes dans la vie où l’on attend presque d’aller mieux pour recommencer à vivre pleinement. On se dit que lorsque les problèmes seront réglés, lorsque les blessures seront cicatrisées, lorsque tout sera enfin rentré dans l’ordre, alors on pourra retrouver la légèreté.

Mais la vie ne fonctionne pas toujours dans cet ordre-là.

Il est possible d’avoir encore des blessures et de rire. D’avoir des inquiétudes et de ressentir de la gratitude. De ne pas avoir toutes les réponses et de cultiver pourtant sa foi. De traverser une période difficile et de recommencer à éprouver du plaisir.

Et peut-être même que cette capacité à retrouver de la joie au cœur d’une période complexe n’est pas une fuite de la réalité, mais une manière de retrouver suffisamment d’énergie pour pouvoir continuer à l’habiter.

Car lorsque nous sommes complètement épuisées, envahies ou désespérées, notre capacité à être présentes aux autres et au monde se réduit elle aussi.

Prendre soin de notre intériorité ne signifie donc pas nous détourner du monde. Cela peut au contraire être une manière de revenir à lui avec davantage de présence.

Cultiver la confiance sans nier ce qui nous inquiète

Il y a cependant quelque chose qui reste difficile pour moi : la question de la confiance.

Comment faire confiance à la vie lorsque tant de choses semblent incertaines ? Comment continuer à croire qu’il est possible de construire, d’aimer, de créer, de transmettre, lorsque nous sommes quotidiennement confrontées à des réalités qui peuvent nous donner le sentiment inverse ?

Pour moi, la confiance n’est pas une certitude selon laquelle tout ira bien.

Elle n’est pas non plus une manière de nier ce qui nous inquiète ou de se répéter que « tout arrive pour une raison ». Certaines choses sont injustes. Certaines situations sont profondément douloureuses. Certaines pertes ne trouvent pas facilement de sens.

La confiance dont je parle est plus fragile que cela. Elle ressemble davantage à la capacité de continuer à avancer sans connaître la suite. À accepter que nous ne maîtrisons pas tout, tout en choisissant malgré tout de participer pleinement à notre vie.

Cette confiance, je la retrouve souvent dans des choses très simples : dans la nature, dans le silence, dans mon corps, dans une marche en montagne, dans une conversation profonde, dans le fait de sentir que quelque chose en moi recommence à vivre après avoir traversé une période difficile.

Elle me rappelle que tout n’est pas figé.

Que nous sommes, nous aussi, en mouvement.

Et que parfois, ce qui ressemble à une fin ou à un effondrement peut aussi être le début d’une transformation que nous ne sommes pas encore capables de comprendre.

C’est justement ce qui m’a profondément touchée dans un texte de Corinne De Leenheer que j’ai découvert cet été. Elle y parle d’un monde qui ne serait pas simplement en train de s’effondrer, mais en train de se transformer, et de la nécessité de ne pas laisser la peur être la seule réponse possible à ce que nous traversons.

Ce texte a été pour moi comme un révélateur. Il mettait des mots sur quelque chose que je ressentais déjà, sans parvenir à le formuler clairement : nous ne pouvons peut-être pas choisir ce qui se passe dans le monde, mais nous pouvons choisir la manière dont nous y prenons part.

Ce que nous choisissons de faire vivre autour de nous

Je crois finalement que c’est là que se situe une part importante de notre responsabilité.

Non pas dans l’idée de devoir sauver le monde à nous seules. Non pas dans l’obligation de rester positives en permanence. Et certainement pas dans la croyance que nos difficultés personnelles seraient responsables de l’état du monde.

Mais dans cette question toute simple : qu’est-ce que je choisis de faire vivre autour de moi ?

Lorsque je rencontre quelqu’un, qu’est-ce que je lui transmets ? Lorsque je parle, est-ce que j’ajoute de la violence ou est-ce que j’essaie d’apporter davantage de conscience ? Dans mes relations, dans mon travail, dans ma façon de consommer, de prendre soin de la nature, d’accueillir les autres, de traverser les conflits, qu’est-ce que je contribue, à mon échelle, à nourrir ?

Cela peut sembler dérisoire face aux grands bouleversements de notre époque. Pourtant, je crois que le monde est aussi constitué de cette multitude de gestes invisibles.

D’une personne qui choisit de répondre avec douceur plutôt qu’avec agressivité. D’une autre qui prend le temps d’écouter réellement. D’une personne qui décide de créer plutôt que de détruire, de transmettre plutôt que de diviser, de prendre soin plutôt que d’abîmer.

Et puis il y a la joie.

Une joie qui n’est pas celle qui consiste à faire comme si tout allait bien. Une joie qui n’efface pas la souffrance du monde et qui ne nous demande pas de devenir insensibles à ce qui nous entoure.

Une joie qui peut simplement être une manière de dire : malgré tout cela, je suis encore là. Je veux encore aimer. Je veux encore rire. Je veux encore créer. Je veux encore rencontrer, danser, chanter, marcher, partager, ressentir.

Cette joie-là me semble profondément vivante.

Et peut-être même profondément engagée.

Parce qu’il faut de l’énergie pour prendre soin des autres. Il faut de la présence pour écouter. Il faut de la créativité pour imaginer autrement. Il faut de l’amour pour construire des relations différentes. Il faut parfois beaucoup de courage pour continuer à croire en quelque chose de plus beau lorsque tout nous pousse au découragement.

Alors oui, aujourd’hui, j’ai envie de continuer à prendre soin de mon intériorité.

Pas pour me couper du monde. Pas pour vivre dans une bulle où tout serait doux et harmonieux. Mais pour pouvoir y revenir avec davantage de ressources, de discernement et de présence.

J’ai envie de protéger certains espaces en moi du bruit permanent du monde. De continuer à m’informer, mais de choisir aussi ce que je laisse entrer. De cultiver le silence autant que l’information. De prendre soin de mon corps autant que de mon esprit. De m’autoriser à être joyeuse sans culpabiliser lorsque d’autres souffrent. Et de me rappeler que ma sensibilité au monde n’a pas besoin de devenir une souffrance permanente pour être réelle.

Je crois aujourd’hui que nous avons besoin des deux : de rester conscientes de ce qui se passe autour de nous et de rester profondément reliées à ce qui se passe en nous.

Parce que peut-être que prendre soin de notre intériorité n’est pas une façon de fuir le monde.

Peut-être que c’est une façon de continuer à l’aimer.

Et de choisir, chaque jour, à notre petite échelle, ce que nous voulons y faire rayonner.

Une lecture qui m’a accompagnée cet été

Le texte de Corinne De Leenheer dont je parle dans cet article m’a profondément touchée. Il a résonné avec une intuition que je portais déjà en moi et m’a permis de mettre des mots sur ce que je traversais.

Je souhaite donc vous le partager comme une invitation à poursuivre cette réflexion, avec une autre voix que la mienne.

Lire le texte intégral de Corinne De Leenheer

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